Une bagnole, un vieux projecteur, un mur de béton, voici le cinéparc de Centre-Sud

Une heure avant la représentation, Sébastien Blais et son équipe préparent leur «salle» de projection: une infatigable Dodge Dart Custom 1974 nommée Lulu, sur laquelle trône un support à skis (fabriqué avec des skis, littéralement). Ils attachent un projecteur et sa boîte de carton usée sur le capot. Bientôt, les images se refléteront sur un mur de béton, qui fait office d’écran.
«À l’époque, cette voiture était remplie de viande de boeuf et de poulet, que mon grand-père allait vendre de maison en maison», raconte Sébastien, digne héritier du tacot. Maintenant, elle est la pièce maîtresse du cinéparc Martineau, une soirée cinéma en plein air offerte dans le cadre des Parcs Vivants. «Avec l’été qu’on a, il faudrait plutôt dire « Parcs Mouillants ».» Ce soir, pour la projection du documentaire Notre Père sur le père Emmett Johns et ses jeunes de la rue, les cieux nous gracient d’un dégagement que l’on n’attendait plus.
Les gens arrivent à la brunante et s’installent sur le bout de verdure — situé dans le quartier montréalais à l’angle des rues Martineau et Panet, près de Sainte-Catherine — avec leur golden retriever, leurs Doritos, leur deux litres de liqueur brune. Pendant ce temps, Sébastien, juché sur une échelle prêtée par le concierge du bloc à appartements voisin, tamise les lumières de son cinéparc à l’aide de bâches et de tapis de bain style catalogne. «La Ville demande 300 $ pour fermer un lampadaire. On a préféré trouver une solution de rechange.» C’est broche à foin, mais ô combien débrouillard. Avec une centaine de dollars par représentation pour payer les droits, ils font des petits miracles en branchant leur projecteur chez des résidants de la rue. Un café du Village gai met gentiment ses toilettes à la disposition des cinéphiles.
France et Sylvie débarquent à ma table de pique-nique, avec leur sourire et du popcorn qui crépite encore dans l’emballage. «On habite à côté, c’est pour ça qu’on en a du chaud, précise France. En veux-tu?» Un bel esprit communautaire bat à cette petite intersection.
Sébastien m’explique que les parcs du quartier sont nés de la grève des pompiers en 1974. À l’époque, des pans entiers de terrains ont été rasés par les flammes, laissant plusieurs espaces à l’abandon. Au début des années 2000, des promoteurs ont voulu s’approprier certains d’entre eux pour y ériger des condos. De la résistance et de la mobilisation des habitants du quartier est né Parcs Vivants. «Mais pourquoi tu ne racontes pas ça avant le début du film?» vient l’interrompre un résidant qui n’a rien manqué de la conversation. «Y a les élections qui s’en viennent, il faut montrer qu’on y tient, à nos parcs!»
Au cours de la représentation, des passants interrompent leur promenade pour se joindre aux cinéphiles, invités par Sébastien qui prêche pour son cinéma sur le bord de la rue. Beaucoup restent jusqu’à la fin, histoire de jaser avec la réalisatrice… C’est toujours comme ça, au cinéparc Martineau. Le film ne vient jamais seul.
Les groupes se sont mêlés pour jaser, le temps de finir une bière tiède. La prochaine soirée propose des films d’archives sur le quotidien d’enfants qui grandissent dans des quartiers populaires de l’est de la métropole. Sébastien et sa bagnole y seront, sûrement France et peut-être Sylvie. Et avec de la chance, le beau temps sera de la partie.