les quêteux, les sans-abris : débat

29 juillet 2009 | Auteur: Luc Ferrandez

Ça fait longtemps que je connais Frosty, le jeune dopé  qui se tient sur Mont-Royal entre Christophe-Colomb et Papineau. Cet hiver, il en avait marre de se faire abuser par son pimp ; il a dormi presque tout l’hiver dans le local à ordure d’un resturant. Je pense que ça prend beaucoup de courage.

Frosty est un gars chaleureux et amical; légèrement déficient aussi. Menteur je te dis pas. Il prétends que c’est sa fête 20 jours par an et il me le rappelle à chaque fois : «oublie pas ma fête» !!

Il est courageux, mais dépendant. Chaque sous qu’on lui donne s’en va chez son pimp/pusher.

Qu’est-ce qu’on fait avec Frosty ? Ma voisine en a peur parce qu’il l’a menacée une fois où il était vraiment au fond du baril. Mais dans 99% du temps, il ne dérange pas. En fait ce dont ma voisine a le plus peur c’est de la multiplication des clochards - en été en particulier. Ça lui donne l’impression que la rue est devenue une extension du centre-ville et non un espace de voisinage.

Il y a une solution. C’est pas la solution idéale, complète et généreuse dont on a besoin, mais c’est une petite solution réalisable à l’échelle d’un quartier.

C’est un responsable d’un abri qui l’a expliquée à la radio, il y a une dizaine d’années. Il disait qu’il ne fallait pas donner dans la rue. Il expliquait que donner dans la rue gardait dans la rue. La vraie générosité c’était selon lui de donner plus mais à des organismes qui aident ces pauvres gens - pas de leur donner à eux directement.En plus, ajoutait-il, les pauvres de la rue ne représentaient qu’un partie des gens en grande détresse - qu’il y en avait plein qui se cloîtraient dans des chambres immondes ou simplement qui n’osaient pas quêter.  À l’époque, l’idée m’était venue de faire une grande campagne de publicité pour dire aux gens de faire preuve de plus de générosité structurante et de moins de charité dans la rue.

Une fois un clochard intelligent m’a réduit cette théorie en morceaux. Il m’a expliqué que sans bière ou sans dope,  il serait infiniment plus misérable et même qu’il mourrait mais qu’il ne changerait pas de vie pour autant et qu’il n’irait pas non plus faire le gentil garçon dans un refuge.

Alors, qu’est-ce qu’on fait ? On les tolère et on devient meilleur grâce à cette tolérance ou on coupe les vivres tout en donnant plus aux organismes qui peuvent les aider à sortir de la rue ?

ps: un article de La Presse aujourd’hui sur la capacité de s’organiser de nombreux sans-abris.

Categorie: Réflexions
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  1. Geneviève dit :

    encore un de ces cas insolubles…
    comme tout le monde j’ai toujours eu beaucoup de mal avec les quêteux, et dieu sait si dans le métro parisien on se fait achaler O_O, je ne donnais jamais parce qu’à une telle intensité ça frisait l’agression.
    mais depuis que je vis ici j’ai fini par prendre l’habitude de voir toujours les mêmes arpenter “leur territoire”. et je trouve qu’à force, on s’habitue, comme tu le dis ils font partie des meubles. je connais pas leurs noms, mais on se salue, on se parle du temps, les enfants disent bonjour…
    on crée du lien - et c’est ça l’essentiel d’un voisinage.
    dans les villages aussi, il y a (avait) les pauvres hères qui dépendaient du plat du pauvre les jours de fête, les quêteux à la sortie de la messe, les “Babine” en tout genre. ils étaient là : ils faisaient eux aussi partie du village et même s’il y a (avait) toujours les mauvais coucheurs, les jamais-contents pour trouver à redire, ça ne changeait rien. en ville, la seule chose qui change finalement, c’est que l’environnement étant plus hostile, on se sent plus vite menacé.
    alors du coup… ben je donne. à ceux que je “connais”.

  2. France dit :

    Quand je travaillais au centre-ville il y avait un quêteux nommé Richard qui était là chaque matin au métro Peel. Je lui donnais toujours quelque chose et je jasais avec lui. Il me demandait toujours des nouvelles de mes enfants. Richard était un homme bon. Il avait eu des problèmes majeurs et avait tout perdu. Richard est devenu alcoolique et sans support de ceux qu’il aimait. Il me parlait de ses enfants qu’il ne voyait plus. Souvent quand j’arrivais le matin il était trop saoul et dormait encore. Quelques fois il avait le visage en sang. Était-il tombé ou s’était-il fait battre? Je ne le saurai jamais. Je m’en faisais pour lui. On passe souvent à côté de ses personnes comme si elle n’en était pas. Comme si c’était des chiens et pourtant… Le problème dépasse je crois ce qu’une municipalité peut faire. Il faut ouvrir son coeur.

  3. Marie-Michele Dejean dit :

    Ce problème place les décideurs devant une impasse. À savoir devons-nous tolérer la délinquance, soutenir les délinquants ou informer les familles sur les conséquances de la délinquance afin d’empêcher d’autres personnes de prendre le chemin qui conduit à la rue ? Faire un détour de 181 degré permet de frayer un chemin au travers ce mur qui fait penser que l’impasse est devant nous et nous oblige à faire demi tour.

    Il faut tourner dans le bon sens. Croire au pouvoir de l’invisible pour trouver la beauté qui se cache dans la laideur. Car notre monde continue sa course dans l’univers. Le clochard indique, à sa façon, un problème social plus important que l’itinérance. Il refuse d’être un robot automatique, un soldat muet qui exécute les ordres sans avoir à se prononcer pour montrer son existence, il exprime des failles dans le système social. Mais comment trouver des solutions pour aider les plus faible à réintégrer le système ?

    Je pense que notre devoir nous oblige à dire la vérité aux gens. Certains choix de vie brûle le cerveau, vous enlève votre liberté. C’est à partir de ce moment que vous entrez de plein gré dans le monde que vous vouliez fuire. Je trouve louable que Luc Ferrandez prend le temps de découvrir l’autre monde. C’est ainsi qu’un décideur peut arriver à trouver des solutions aux problèmes quotidiens des citoyens.

  4. François dit :

    Luc. Tolérer n’est pas ce qu’il faut faire. Pas plus qu’exclure en coupant les vivre d’ailleurs. Il faut faire plus: aider. Mais il faut aider sans imposer. Sans imposer quoi? Eh bien, des barrières à l’aide. Les gens qui vivent dans la rue toute ou une partie de l’année ont, pour une bonne part, des problèmes de santé mentale ou de toxicomanie qui les empêchent d’avoir un logement, un boulot, des amis, une vie. Or, que font actuellement nos systèmes, explicitement ou implicitement? Ils imposent l’abstinence, dans le cas des toxicomanies, ou l’inscription dans un parcours de traitement de la maladie mentale, dans ce cas, comme préalable à l’aide. Ça prend plusieurs formes. Explicitement: tu ne peux entrer dans un refuge à moins d’être à jeun, et tu ne peux y entrer qu’avant telle heure et tu dois quitter à telle heure après avoir dormi dans le même dortoir que 50 autres personnes. Bonnes raisons pour ne aps y aller, surtout si tu as des problèmes à te repérer dans le temps et l’espace. Implicitement: les comportements asociaux des personnes vivant avec ces problèmes, dans un logement privé, sont vites sanctionnés via l’expulsion (que ce soit pour des raisons de non-paiement de loyer ou de troubles aux voisins). En matière de santé mentale, il y a bien quelques appartements supervisés (bien trop peu nombreux pour les besoins réels en grande partie induits par la désinstitutionnalisation), mais dès que les personnes sont «guéries» le système les recrache… à la rue. Et ainsi de suite. Un non sens. Comment peux-tu récupérer le contrôle de ta consommation de drogues ou ta santé mentale quand toute la journée tu dois trouver les moyens de survivre? Pas possible: la vie dans la rue est difficile même pour les «sains d’esprit». C’est pour cela qu’à Portland (Oregon), il y a une vingtaine d’années, on a lancé ce que l’on a appelé des low treshold services (services à bas seuil, en français). L’idée initiale: offrir des logements sans conditions et sans lien avec un traitement (i.e. les personnes ont un droit au maintien en logement comme dans tout logement normal - et elles ne sont pas incitées à quitter même si elles sont «guéries»). Depuis, ce type de services s’est pas mal développé et a pris toutes sortes de formes, des services de soins dentaires aux services financiers aux services de réduction des méfaits en matière de drogues (programmes d’échange de seringues, etc.) Bien sûr, ça prend des ressources financières pour faire cela. J’imagine que si on demandait aux policiers et au système de justice d’arrêter de systématiquement pourchasser, de juger et d’enfermer en prison ces personnes on pourrait en économiser un peu pour offrir ces services.

  5. Marie-Michele Dejean dit :

    Alors, vous proposez une méthode souple, adaptée au rythme de chaque personne concernée. Si je comprends bien, le cas par cas est même préférable. Et en fin de compte, le personnel de soins et les dirrigeants doivent s’adapter aux besoins de gens prisent aux problèmes de toxicomanie, d’itinérance et de maladies mentales. C’est bien.

    Moi, j’ajoute à vos propositions des suivies pour aider les personnes concernées à se prendre en main, à devenir des citoyens libres et RESPONSABLES, des citoyens qui participent à la reconstruction du système sociale. Car la survie de toute société dépend des échanges qui à mon sens est la base de toute aide.

    Au pire aller, pourquoi ne pas demander aux parents de prendre leurs enfants à charge ? De cette manière, ces adultes qui sont les enfants de quelqu’un seront logés, nourris, accompagnés. Ils auront une vie plus humaine. Mais, peut-on réellement demander aux parents de ces personnes de mettre leur vie en veille afin de s’occuper d’un ou de plusieurs membres de leur famille qui ont pris la décision de se mettre en danger volontairement ou accidentellement ?

    Nous savons tous que certains enfants viennent au monde déjà drogués et ont besoin de leur dose pour fonctionner. Et que dire de ceux et celles qui portent des gènes lesquels les condamnent à la maladie mentale ? Ces personnes correspondent au profil des gens que la société doit soutenir. Mais pour les autres, il faut les éduquer afin de les épargner des maux inutiles.

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