Itinérance - réponse à F.

17 septembre 2009 | Auteur: Luc Ferrandez

Cher F.

J’ai réfléchi à ta proposition sur l’itinérance. J’ai aussi rencontré, sur l’initiative de Nima Machouf, deux intervenantes expertes de ces questions (une du Réseau d’aide aux personnes itinérantes de Montréal et une autre de Médecins du monde).

Il y a deux trucs pas clairs pour moi dans la voie que vous proposez (selon laquelle il faut arrêter d’investir dans la judiciarisation et transférer les fonds vers plus de logement, de soutien et d’outils de ré-insertion).

a) comment, pratiquement, on fait le transfert? C’est vrai que la police a le plus gros budget de la ville et que c’en est indécent. En plus, si la police est relativement efficace pour régler les crimes d’envergure, elle ne l’est pas du tout pour la petite délinquance qui empoisonne la vie de certains quartiers. Je suis donc tout à fait d’accord pour réduire son budget et augmenter les initiatives qui ont un vrai impact sur la sécurité. Mais comment on procède ? Il parait qu’à Vancouver, là où les programmes de logements pour les itinérants sont les plus poussés, la criminalité n’a pas diminué et qu’il est difficile d’y envisager une diminution de la place des forces policières. Est-ce que c’est vrai ? Est-ce que tu as des exemples de succès à soumettre à notre réflexion. Et si oui, est-ce qu’il y a un modèle qui permet d’amorcer ce transfert ?

b) le cercle vicieux entre logement et présence. Ça c’est plus compliqué : je m’explique. Construire une maison de chambres  ou un site d’injection supervisé ou un site de dégrisage, c’est accepter de fixer le problème à un endroit. Or, il y a un seuil - jamais mentionné ou toujours dénoncé par les groupes de lutte à la pauvreté - à partir duquel les citoyens perdent leur tolérance. Sur ma rue, il y a une maison de chambre à une extrémité (toujours décorée de sacs de poubelles débordants) et un immeuble de logement social à l’autres. En plus, on a aussi les Petits frères des pauvres sur l’autre coin de rue - qui acceptent les dons de linge - lequel linge est déposé en dehors des heures d’ouverture et volé pendant la nuit par des gens qui jettent ce qu’ils ne gardent pas un peu partout dans la ruelle. Malgré cela, C’EST TRÈS PAISIBLE.

Donc oui, la mixité est possible. Mais ce n’est pas partout le cas. Est-ce qu’au-delà des bonnes intentions et de la mixité affirmée, il y a un modèle de succès; des limites à ne pas dépasser; des bonnes pratiques à adopter; un taux d’encadrement à préserver en fonction des clientèles, etc. Je me fais tout le temps dire qu’il faut favoriser la communication entre les résidents et les institutions d’accueil , faire de la sensibilisation : d’accord. Mais est-ce qu’il y a des réflexions plus poussée sur une intégration réussie ? Des ratios? des modèles d’interventions? À titre d’exemple on sait que Ville Marie concentre les plus gros centres d’accueil de la ville, que le parc Émilie Gamelin attire du monde de toute la région et qu’on y trouve une partie importante des maisons de chambres ( les quartiers Plateau et Ville-Marie comptent 65% des maisons de chambres de la ville). Est-ce trop? Est-ce qu’il y a une réflexion sur la concentration, le nombre, la distribution. Si oui, comment on fait pour redistribuer - est-ce que c’est même envisageable ?

Merci de tes lumières

Luc

ps: quelques photos d’une rue paisible située à même pas 100 mètres du plus gros centre d’accueil pour femmes en détresse - comme quoi, oui; la mixité est possible.

old-brewery1

old-brewery6

old-brewery4

old-brewery3

Categorie: Réflexions
Vous pouvez suivre les commentaires sur ce billet en vous abonnant au fil RSS 2.0. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre site.
  1. f dit :

    Cher Luc,

    Tu poses de bonnes questions et fais de bonnes remarques, comme toujours. Elles sont très différentes les unes des autres et je ne peux répondre à toutes - je vais quand même essayer d’y répondre en partie à celles que je laisse de côté pour le moment dans mes prochains textes. Je réponds ici à deux de tes questions/commentaires uniquement, et je dois t’avertir que les réponses seront moins claires que tes questions car cela ne pourrait être autrement.

    1)Est-il vrai que la criminalité à Vancouver n’a pas diminué (j’imagine que ta question implique ’suite à la mise en oeuvre de programmes de logement à bas seuil et du service d’injection supervisée’)? Pour répondre à cette question, il faudrait que je sois Dieu ou quelque chose de semblable. La criminalité, on la mesure avec des statistiques criminelles qui sont produites par les forces policières. En criminologie, l’une des choses les plus couramment afirmées, c’est que ces statistiques sont au moins autant le reflet de la réalité que des activités policières elles-mêmes. De plus, il existe des variations temporelles significatives dans les pratiques qui permettent la comptabilisation des statistiques par les organisations policières et des variations dans les pratiques de rapport des infractions par les victimes qui rendent impossible de se prononcer sur la ‘réalité’. Ceci dit, dans les études autour du service d’injection supervisée à Vancouver, par exemple, on a constaté que la criminalité (telle que mesurée dans les statistiques criminelles) n’avait pas augmenté et que plusieurs indicateurs de ‘désordre public’ tels le nombre de seringues trouvées en public ou le nombre d’injections en public, avaient diminué significativement. Il est probable qu’une partie de ces diminutions soient liées à l’augmentation du nombre de logements ‘à bas seuil’ offerts aux personnes vivant des problèmes de toxicomanie et/ou d’itinérance. Je pourrais continuer longtemps, tu le sais, mais je pense que je réponds le plus clairement possible à ta question et en fait, ça tombe un peu sous le sens: si tu offres un endroit aux personnes pour s’injecter des drogues, celles qui vont y aller ne vont pas le faire dans la rue et ne vont pas y jeter leur matériel. Etc.

    2)Non, je ne crois pas qu’il y ait de seuil de tolérance invariable. Je connais un cas où une clinique de méthadone isolée, dans un quartier très tranquille de Calgary, a été l’objet de harcèlement de la part de voisins/résidants jusqu’à sa fermeture. L’ironie de l’affaire est qu’elle avait été là pendant quelques années avant que quiconque du voisinage ne la remarque…

    Ceci dit, les enjeux de concentration/dispersion des services sociaux sur les territoires des métropoles urbaines ne sont pas à prendre à la légère. En Suisse, les premiers services de réduction des méfaits ont été installées en tant que partie prenante de stratégies de création de zones ouvertes de tolérance de la consommation et du traffic de drogues - et comme tu connais les villes européenes tu sais qu’elles sont densément peuplées. C’est-à-dire qu’il y avait une stratégie plus ou moins concertée (pas de répression dans ces zones et répression intense dans les secteurs périphériques) pour concentrer les services et les utilisateurs des services dans des zones particulières du centre des agglomérations. Eh bien il s’est passé un gros backlash. Depuis ce temps, la tendance a été a été de disperser les services sur le territoire et ça semble mieux se passer en général. Mais pour cela il faut que chacune des unités administratives acceptent (ou soient contraintes) de faire leur part. À Montréal, cela veut dire que chacun des arrondissements et que les villes périphériques doivent s’entendre sur une stratégie d’offre de services sur tout le territoire - ou que le gouvernement provincial force la main aux récalcitrants.

  2. Luc Ferrandez dit :

    Merci
    Les solutions sont rares et tu en proposes une bonne: garantir la diffusion sur tout le territoire. J’imagine qu’il faudrait ajouter - sans pour autant déraciner les gens de leur milieu. À défaut de pouvoir garantir cette diffusion, il faudrait au moins pouvoir concentrer les ressources (propreté des espaces publics, vigilance nocturne, soutien social). Je sais que c’est en partie fait, mais pas totalement.

    Pour ce qui est de la réduction des méfaits, j’ai une autre question: s’il y a diminution de la criminalité est-ce qu’il y a pour autant transfert des budgets ? Est-ce qu’il y a au moins un modèle théorique de transfert ?
    Pardon de te bombarder de questions mais comme je sais que la saison de vélo tire à sa fin, je ne me gêne pas.

  3. François dit :

    Je ne crois pas avoir dit que la criminalité avait diminué avec la mise en place des services de réduction des méfaits. J’ai plutôt dit que certains indicateurs de ‘l’ordre public’ avaient diminué suite à leur mise en place selon les recherches scientifiques qui ont été publiées - un peu la même chose a été constatée ici à Montréal autour de la défunte expérience NAOMI soit dit en passant.

    Je ne connais pas d’exemple où il y a eu transfert des budgets des efforts policiers et juridiques vers les services de réduction des méfaits ou les services à bas seuil. Au Canada en général, je crois que 70% des ressources vont aux actions policières et juridiques, près de 25% au traitement, environ 4% à la prévention et le 1-2% restant à la réduction des méfaits! Il te faudra inventer ton modèle toi-même si tu veux le faire. Je te connais assez pour croire que tu es assez créatif pour imaginer des choses comme celles-là! Peut-être qu’il y a des exemples en Europe de ce genre de processus, mais ce sont des trucs administratifs qui sont peu publicisés généralement.

  4. Carlos dit :

    Où est-ce que ces photos ont été prises?

Laisser un message

XHTML: Vous pouvez utiliser ces tags: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>