
Cette photo a été bummée sur le web - c'est souvent le cas, mais cette fois-ci je le mentionne parce que c'est pas juste un cliché - c'est un travail photographique qui appartient à quelqu'un - mais je ne sais pas qui.
Y’en aura pas de facile. Les opinions sont vraiment tranchées sur l’itinérance. Tout le monde voudrait qu’on fasse quelque chose, mais très peu sont d’accord pour y investir des fonds. Encore moins verraient d’un bon oeil l’installation d’une maison de chambres à côté de chez eux.
La résistance à une action enthousiaste et humaniste me semble s’appuyer sur quelques arguments valables à première vue :
- Les itinérants boivent ou s’injectent l’argent qu’on leur donne. C’est un trou sans fond. Au moins en donnant à des causes comme le raccrochage scolaire ou de la recherche médicale pour les maladies, on a l’impression de contribuer à un progrès.
- Oui au logement - notamment aux maisons de chambres - mais ça vient avec toutes sortes de problèmes (dégradation des lieux quand c’est fait sans supervision; concentration de personnes à problèmes qui modifie sensiblement l’ambiance du quartier, quête incessante dès qu’on sort de chez soi, etc.).
- Pourquoi aider des gens qui ne s’aident pas. Le point de départ de toute aide devrait être la volonté de s’en sortir.
- C’est un problème insoluble - présent dans toutes les villes du monde.
Pour répondre à ces questions que nous avons tous entendues un jour ou l’autre - quand ce n’est pas nous-mêmes qui les avons formulées - j’ai demandé à un ami qui travaille dans le domaine de nous proposer une réflexion.

Voici le premier article de ses trois:
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Ce n’est pas que nous n’avons pas assez de ressources ou de créativité pour répondre au «problème de l’itinérance» à Montréal.
- Les policiers passent beaucoup de temps à distribuer des billets d’infraction aux personnes itinérantes pour avoir traversé aux feux rouges ou «ailleurs qu’à une intersection», pour avoir fait un usage inapproprié du mobilier urbain, etc.
- Les juges et autres employés de la Cour municipale passent aussi beaucoup de temps à juger et gérer les allées et venues de ces personnes qui ont reçu des billets d’infraction mais qui ne peuvent évidemment pas les payer.
- Les travailleurs des prisons passent pas mal de temps à gérer le papier et à emprisonner – ne serait-ce que pour quelques jours - des gens qui ont été condamnés par la Cour pour ne pas avoir payé les infractions.
- Les services ambulanciers et hôpitaux immobilisent beaucoup de ressources pour ceux et celles qui, en raison de leurs vies chaotiques, développent des maladies de peau, des hépatites, le VIH, et ainsi de suite.
- Les designers du Métro s’évertuent à construire des bancs inconfortables si l’on veut s’y asseoir plus de 5 minutes et sur lesquels il est impossible de dormir. Ils érigent aussi des édicules de métro et d’autobus qui vont être trop froids pour que les itinérants s’y réchauffent.
Vous conviendrez avec moi qu’en termes de mobilisation de ressources publiques, tout cela est à la fois beaucoup d’argent (en tout cas c’est beaucoup d’argent si on le compare aux maigres ressources accordées aux organisations communautaires qui se donnent pour mission d’aider les personnes itinérantes) et ma foi, considérant que nous avons affaire ici à des bureaucraties, parfois assez créatif.
Les ressources privées ne sont pas beaucoup plus rares pour gérer le problème.
- Des gardiens de sécurité sont employés par les tours à bureau pour être certain qu’aucun intrus n’y pénètre ou ne flâne sur les terrains adjacents.
- Des édifices sont construits pour que l’on ne voit pas les rues et les itinérants de l’intérieur.
- Les grilles de ventilation, qui dégagent de la chaleur qui pourrait être utile en hiver, sont moulées pour que l’on ne puisse y dormir.
- Je ne serais pas surpris d’apprendre, comme ce fut le cas à Vancouver récemment, que des commerçants ont utilisé l’odeur de la merde pour tenir les itinérants et autres indésirables du genre à distance respectable. (http://www.metronews.ca/vancouver/local/article/290795–dung-used-to-chase-off-homeless-merchants)
Non, ce n’est pas un problème de disponibilité de ressources. C’est un peu qu’ils nous font peur – alors nous voulons les éloigner un peu de notre environnement immédiat. C’est aussi beaucoup que nous (ceux qui ne sont pas dans cette situation) ne voulons pas que les ressources publiques soient utilisées de manière à les aider en partant de leurs situations. Nous nous évertuons à soutenir des formes d’action envers eux de notre point de vue «normal», à partir de nos préoccupations «normales», i.e. à partir de la façon dont nous pensons que la vie doit et peut être menée, et ce sans tenir compte des contraintes particulières auxquelles ils font face et qui ne sont pas les même que celles auxquelles la plupart des personnes qui ne sont pas dans cette rencontre.
C’est une idée sans doute bien sympathique de souhaiter que les gens dans ces situations retrouvent leur autonomie, mais c’est une idée qui se heurte souvent à la toxicomanie et/ou aux problèmes de santé mentale qu’ils vivent, entre autres choses, en plus de leur itinérance. Comment se trouver un emploi (et retrouver la dignité liée à un emploi) si l’on vit dans la rue, que l’on n’a pas d’endroit pour se laver? Comment penser à se «soigner» si l’on doit consacrer ses énergies à marcher, à trouver de la nourriture et un endroit pour dormir, à se protéger des autres, du froid, du chaud, de la pluie? Mission rien d’autre qu’impossible sans une aide soutenue. Or, même dans le peu d’aide que nous leur offrons collectivement, il semble qu’il faille absolument leur compliquer la vie en érigeant des systèmes de règles qui excluent beaucoup d’entre eux, en particulier ceux qui ont le plus de difficultés. On exige des toxicomanes qu’ils soient abstinents pour avoir accès à des logements. On exige des personnes qui souffrent des maladies mentales qu’elles ne manifestent pas les symptômes de la maladie mentale (et les comportements parfois erratiques qui viennent avec) pour le faire. Aurait-on idée de demander à quelqu’un atteint du cancer de cesser de manger des aliments gras et de faire de l’activité physique 4 fois 30 minutes par semaines avant de lui offrir un traitement?
Au-delà même des questions éthiques qui peuvent légitimement être soulevées eu égard à ces pratiques punitives et de nettoyage visuel qui sont aujourd’hui prédominantes en raison des ressources qui leur sont accordées, est-ce que tous ces efforts ont eu pour effet de réduire le nombre de personnes en situation d’itinérance et de réduire les tensions que leur seule présence provoque dans les espaces urbains? Bien sûr que non : les itinérant ne vont pas disparaître, et surtout pas si la distribution des ressources financières continue, même s’il y a peut-être moins de pauvres, à créer davantage d’inégalités. Le contraire est même plus probable. Dans le prochain billet de cette série de 3, nous verrons quelques unes des réponses innovatrices au «problème de l’itinérance» qui ont été mises en œuvre ici, à Montréal avant, dans le dernier, de nous pencher sur des réponses qui, mises en œuvre ailleurs, pourraient compléter l’ensemble des aides présentement offertes.

photo Éric Carrière du journal VM

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