Au dernier conseil de ville, l’opposition a réussi à reporter (pour combien de temps) la vente de la Maison-mère de la Congrégation des Sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie sur le flanc nord du Mont-Royal.

Rappelons que l’Université de Montréal tente à tout prix de vendre cette belle bâtisse à un promoteur privé qui veut y construire des condos pour mieux développer son second campus sur la gare de triage d’Outremont. Derrière ce projet, c’est tout l’enjeu du développement de l’Université sur la montagne qui se pose. L’université prétend qu’elle n’a plus la place pour se développer sur la montagne et/ou que les coûts de son développement y sont prohibitifs. En vendant cette bâtisse - qu’elle dit trop chère à rénover - elle se donne un bon coussin financier pour lancer son projet de deuxième campus.
La vraie question n’est donc pas de savoir s’il faut ou pas vendre le 1420 ; c’est : « est-ce que l’Université doit se développer sur la montagne ou est-ce qu’il est temps qu’elle ouvre un second campus pour poursuivre sa croissance ».
La première réponse qui vient en tête c’est bien sûr que l’Université doit rester sur la montagne et que le 1420 doit rester un édifice d’enseignement. Il y a un fort consensus dans toutes les couches de population sur la non privatisation des espaces sur la montagne - surtout dans un édifice patrimonial et à plus forte raison dans une maison d’enseignement - et encore plus d’une maison située au cœur d’une université. S’il manque une couple de millions pour rénover ce n’est pas insurmontable (comme nous le verrons plus loin).
Il ne s’agit pas d’argent ; il s’agit de vision. Est-ce que oui ou non le déménagement de l’université va dans le sens de l’intérêt public.
Dans un premier temps je développe les arguments pour le oui et dans un deuxième les arguments pour le non. Je vous avertis c’est assez long.
Première section : OUI il faut que l’université déguédine de la montagne - pis ça presse
Dans les débats publics sur la montagne on laisse souvent croire que c’est la propriété privée qui détruit la montagne, et que de garder les édifices sous la responsabilité des gestionnaires publics (universités, hôpitaux) ou religieux (couvents et maisons d’enseignement) en assure la protection et la mise en valeur. Dans le cas qui nous occupe, c’est tout le contraire. Il y a un immense danger à laisser l’Université continuer à se développer comme elle l’a fait jusqu’aujourd’hui et très peu de risque à vendre le 1420 ou d’autres édifices au privé.
Pour ce qui est de la vente du 1420 - réglons le cas rapidement : le service du patrimoine de la ville, celui d’urbanisme, le bureau du Mont-Royal, le service des grands parcs, bref toutes les unités qui travaillent sous madame Laperrière (la DG adjointe) ont fait un travail remarquable ; elles ont exigé une protection en béton de tous les éléments patrimoniaux, des vues, des boisés, des accès, de l’architecture, des matériaux, des formes, du patrimoine immatériel, etc. Le promoteur qui semble assis sur des sources financières intarissables a dit oui à tout. Il a promis d’enfouir les stationnements (ce que ne pourrait pas faire l’Université de Montréal), déplacer la zone de service, aménager un sentier en arrière pour permettre une circulation le long de son édifice dans le bois, préserver la chapelle et donner un accès public une fois par mois, préserver tous les artefacts qui ont de la valeur soit individuellement, soit cumulativement. Un meilleur dossier, ça n’existe pas.
À l’inverse, les gestionnaires d’immeubles de l’Université et surtout de la Polytechnique ont historiquement été d’infâmes besogneux incapables de faire la différence entre la montagne et la dump derrière leur ferme natale. La forêt qui entoure de moins en moins leur campus n’a jamais fait l’objet du moindre effort de mise en valeur - sauf au tout début (c’est à dire au moment de sa plantation). Depuis, la forêt avoisinante a été utilisée pour construire des stationnements sauvages ; parker des containers à vidanges, stocker du gravats, bâtir des entrepôts, aligner des murs aveugles et que sais-je encore. Pas l’ombre d’un début de compréhension de la valeur patrimoniale, symbolique, écologique et paysagère des lieux.
Il faut dire à la défense de ces ignorants malfaisants qu’ils ont exécuté leur méfaits à l’époque de la grande noirceur de l’aménagement au Québec (grosso modo entre 1608 et 2010). Le principe directeur qui a gouverné la réflexion sur la montagne comme à peu près partout au Québec se résume en deux phrases : 1) ousqu’on va parker les chars 2) combien de temps qui faut marcher entre le char pis la porte.
Vous trouvez que j’exagère ? C’est que vous regardez le campus tel qu’il est et que vous vous dites qu’il n’est pas si pire, alors que pour comprendre la pleine ampleur de l’outrage qui y a été commis il faut comparer l’actuel avec ce qu’il aurait pu être. Permettez-moi une longue démonstration qui fait un petit détour par l’histoire.
L’Université dans la montagne
Ernest Cormier avait prévu bâtir sur le Flanc Nord un temple de la connaissance dans un écrin de verdure. La science encapsulée dans son édifice de brique blonde devait briller au soleil et se détacher de la forêt verte et sombre qui l’entourait. Aucun symbole ne pouvait être plus fort pour cette société sortie du bois que la magnificence de l’immeuble s’élevant dans la forêt.

L’acte de domination de la nature se justifiait par l’urgence de singulariser la connaissance comme l’outil de transformation de notre société (les premiers plans ont été esquissés à la fin des années 20 !!!). En échange de cette insensibilité à l’environnement immédiat, Cormier proposait un contraste et une ambition architecturale exceptionnelle.
Ce plan ne pouvait être bon que pour un seul bâtiment. Au fur et à mesure où l’Université s’est développée et s’est mise à multiplier les constructions, l’écrin de nature a rétréci comme une peau de chagrin.

Le terrain de l'Université est délimité par la ligne bleue : le reste appartient au cimetière. Le point bleu indique l'emplacement du sommet du mont Outremont. Le cercle rouge indique l'emplacement du futur pavillon Lassonde 2 dont la construction est déjà prévue.
On voit qu’il reste des bouts de verdure significatifs - dont le boisé qui longe la rue Édouard-Montpetit et qui accentue l’impression d’une large conservation. Mais cette impression est fausse. Dès qu’on monte dans la montagne, voici ce qu’on voit.

On est sur le flanc du Mont-Royal - mais on pourrait être dans un parc industriel - y'a aucune différence.

À l'université de Montréal on sait qu'il y a des étudiants dans l'université puisqu'il y a des chars dehors ; mais celui qui voit un étudiant dehors - même en été - se gagne un repas pour deux au buffet-restaurant « les amis de l'asphalte - danseuses sexy ».

L'arrière rectiligne et déboisé - conçu pour les chars... encore

Vue aérienne de la section ouest de l'Université de Montréal. Pour vous aider à comprendre le plan, c'est facile : tout ce qui est en vert est en-dehors du campus. Pour ce qui est du campus lui-même - il a été bâti sur le principe bien connu de mets-en-du-béton-mon-Léon.

Qui a dit qu'il n'y avait pas de place publique - regardez-moi cette beauté de zone de rencontre pour les étudiants !

Chemin boisé de l'Université de Montréal cheminant vers le sommet ? Remarquez le sapin majestueux sur la droite - a dû coûter un gros 5 chez Home dépôt - ou alors ils en donnaient un gratuit à tout consommateur achetant plus de mille tonnes de béton par jour pendant deux semaines.
Il ne s’agit plus d’une université dans la montagne. La nature n’impose pas sur le site, comme dans le plan de Cormier, son profil, sa domination tranquille, son pouvoir apaisant, son potentiel de découverte et d’évasion. Il n’y a plus de contraste ; les bâtiments ont progressivement bouffé l’écrin. Par ailleurs, il ne reste plus qu’une possibilité d’accès au sommet : la pente de ski (sur laquelle on ne peut de toute manière rien construire).
Mais justement, la volonté acharnée de l’Université de Montréal de tout détruire a fini par déclencher une réaction de la ville qui s’avère une porte de sortie honorable pour tout le monde. Je m’explique :
Ça fait longtemps que le service des grands parcs et le bureau du Mont-Royal voient le flanc nord se dégrader et ils ont agi. Patiemment et depuis des années, la ville a exercé une pression constante sur chaque propriétaire institutionnel pour exiger des concessions volontaires de terrain (ce qu’on a appelé le pacte patrimonial). Elle a aussi instauré un régime de protection très strict de la montagne en collaboration avec le gouvernement du Québec (ce qu’on a appelé l’Arrondissement historique et naturel du Mont-Royal), ce qui lui a donné la marge de manœuvre pour exiger des concessions majeures des propriétaires en échange de tout changement.
Comme l’Université a beaucoup construit et qu’elle exige un changement de zonage sur un édifice patrimonial (le 1420), des concessions importantes ont été faites. Si on ajoute à ces concessions celles du cimetière voisin qui a lui aussi construit une horreur sans nom (les nouveaux mausolées de Brossard-en-ville), voici ce que ça donne.

Le cimetière cède pour 99 ans la zone cerclée de bleu et l'Université (pour 50 ans je crois) la zone en rouge. Les deux ensembles deviennent le parc du 3ième sommet. Le dessus du réservoir Bellingham (en mauve) devient un parc dédié aux sports et le trait orange représente le chemin de ceinture qui permettra d'accéder au sommet mais qui fera aussi le tour de la montagne.
M’as t’dire - c’est pas pire. On préserve les derniers terrains ; on reboise le stationnement illégal de la Polytechnique, on redécouvre le sommet, on construit un chemin pour y avoir accès.
En conclusion de cette section, je considère donc qu’il faut dire OUI à la vente du 1420 et au développement d’un second campus pour les raisons suivantes :
- la création du parc du troisième sommet
- la préservation intégrale du 1420 et de ses alentours
- l’urgence d’envoyer les administrateurs de l’Université de Montréal sur le bord de la track et de les éloigner le plus vite possible d’un joyau dont ils ne comprennent rien.
Deuxième section : NON , il faut que l’Université reste sur la montagne - on s’apprête à commettre une erreur historique
Suite demain.


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