En 2001, au plus fort de la lutte contre la construction de l’autoroute Notre-Dame en tranchée, le ministre des transports Chevrette – qui ne venait jamais en ville sans son appareil photo (il y a tant de choses à voir) – est remplacé par Serge Ménard dont une des premières décisions sera d’inviter les opposants au projet à lui parler de leurs résistances.
À cette rencontre que j’avais la charge d’organiser, monsieur Ménard invite le responsable de la planification des travaux du MTQ pour la région de Montréal, monsieur X dont je tais le nom par sollicitude pour sa famille. Le monsieur prend la parole avec l’assurance de quelqu’un qui représente le gros bon sens. Il nous explique pour commencer que sa vie est un enfer tant il est souvent pris dans les bouchons. Je lui demande pourquoi il ne prend pas les transports en commun ; il me répond qu’il n’aime pas (pas qu’ils sont inadéquats dans sa ville ou que les horaires correspondent mal aux siens, ou qu’il les prend parfois quand son horaire le permet et que le trajet s’y prête – non, juste je n’aime pas). Je lui demande pourquoi son ministère n’a pas fait de travaux sur le potentiel de développement des quartiers Hochelaga-Maisoneuve et Centre-Sud en considérant une ouverture sur le fleuve ; il me répond que son ministère s’occupe du transport, pas de l’habitation. Je lui signale que le port à un endroit précis est trop étroit pour être utilisé à des fins portuaires et qu’on pourrait étendre le quartier jusqu’à la rive si on évite la construction en tranchée ; il me répond qu’il ne s’occupe pas des questions portuaires. Dans l’ascenseur, devant notre acharnement et notre détresse de voir que rien n’a été pensé pour défendre et mettre la ville en valeur, il me dit sur le ton d’une consolation – devant 5 témoins – vous savez, la ville, c’est surtout pour les étudiants et les immigrants. C’était le directeur de la planification pour Montréal. Il est toujours à l’embauche du Ministère – très haut dans l’appareil.
Abasourdi, je n’ai pas répliqué. Dieu soit loué j’aurais fait la grande erreur de dire des choses que j’aurais regrettées par la suite (comme le fait que selon moi le MTQ a toujours été dirigé par des attardés sociaux que seul le fantasme d’une retraite prochaine dans une roulotte en Floride garde en poste – au mépris de la douleur que génèrent, dans l’intervalle, les horreurs qu’ils construisent aux quatre coins de la province).
Maintenant, je réalise qu’ils ne sont pour rien dans l’œuvre de destruction qu’ils imposent partout où ils passent. Je réalise que ce n’est pas parce qu’ils n’ont aucune compréhension du territoire qu’ils sont si malfaisants ; c’est parce qu’ils n’ont aucune compréhension du territoire qu’ils sont choisis.
Disons les choses comme elles le sont, la dernière chose que veulent les ministres d’un gouvernement provincial ce serait un ministère du Transport qui aurait la faiblesse d’écouter le milieu. Pensez à combien se chiffreraient les demandes d’un tel ministère. Des gens qui auraient des yeux pour voir et des oreilles pour entendre auraient sans doute la faiblesse de proposer des routes qui passent dans l’arrière-pays au lieu de détruire les berges du fleuve ; des routes qui contournent des villages ayant un intérêt patrimonial ou architectural ; un échangeur qui permettrait de réinventer toute une partie de la ville. Toutes ces propositions nous obligeraient rapidement à conclure :
1) Que nous n’investissons pas assez dans la construction de nos routes ou que nous construisons trop de routes (entendu que la construction d’une route devrait nécessairement inclure la préservation et la mise en valeur du milieu qu’elle traverse et la maximisation des transports actifs et collectifs).
2) Que la seule façon de se doter de ce type d’infrastructures est d’en faire payer le coût complet aux automobilistes.
3) Que la plupart des automobilistes (donc la quasi totalité des Québécois) est bien assez mature et civilisée pour comprendre ça – surtout si on lui dresse la liste des lieux qui pourraient être préservés et mis en valeur.
4) Que les automobilistes montréalais ont les moyens de se payer des routes exceptionnelles – parce qu’ils sont nombreux. Et des échangeurs exceptionnels aussi. 4 million de passages par jour sur l’île à 2$ par passage x 365 jours ça rapporte 3 milliards par an. Un échangeur est bon pour un minimum de 40 ans. À 4 milliards de dollars, un échangeur de qualité ne représenterait que 3% des revenus des péages pour cette période. Ajoutons les coûts de maintenance on monte à 4%. Il reste bien assez d’argent pour financer d’autres projets majeurs, des tramways, des réseaux cyclables, un fonds de lutte contre la pollution, et, s’il reste du change, envoyer un bouquet de fleurs de condoléances à la ministre Boulet.

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