Dans toute la saga sur le stationnement, j’ai reçu une dizaine de lettres de résidents du Plateau qui s’inquiétaient pour leur visite (où vont-ils se garer ?). Nous avons pu les rassurer en leur décrivant les mesures que nous allions mettre en place pour qu’ils ne soient pas pénalisés. Mais les lettres les plus agressives et les plus nombreuses sont venues de citoyens résidant à l’extérieur du Plateau qui m’ont écrit pour me dire qu’il ne viendraient plus magasiner ici s’ils n’arrivaient pas à se trouver une place de stationnement. C’est dommage.
Mais pas tant que ça et pas dans tous les cas.
Je ne veux pas avoir l’air intransigeant, indifférent ou méprisant en disant cela; je vais donc prendre le soin de m’expliquer comme il le faut. Je ne pense pas non plus avoir - pour cette question - une base de connaissances à toute épreuve qui me permettrait d’affirmer que j’ai raison; j’espère donc que vos commentaires pourront enrichir le débat. Voici ce que je pense.
1) Un certain nombre de commerces - surtout des bars - sont un véritable poids pour l’arrondissement. Ce ne sont pas tous les bars; seulement quelques uns. Si vous vous promenez un dimanche matin sur Saint-Laurent, vous allez croiser une dizaine de plaques de vomi, pas mal de bouteilles de bière brisées, énormément d’assiettes en carton dans lesquelles on sert de la pizza à 99 cents. Est-ce que la perte de certains établissements qui desservent cette clientèle serait une catastrophe pour nous ?
2) Un certain nombre de restaurants n’arrivent pas à diminuer les impacts qu’ils ont sur les résidents. Dans la ruelle entre St-Laurent et Clark, mais aussi dans celles derrière Duluth ou Avenue du Parc, nous avons constamment des plaintes pour la propreté au point où des cas de vermine sont souvent mentionnés. Le propriétaire des restaurants en question n’est pas sur place; le staff change aux deux mois. Très difficile de faire évoluer ces établissements. Dans d’autres cas, il s’agit de restaurants très huppés, mais qui refusent de considérer les résidents autour. Je ne donnerai pas de noms. Est-ce qu’on doit tout faire pour que ces restaurants, qui ont des prix exorbitants et des impacts majeurs sur les voisins, puissent assurer un prix minimum pour le stationnement ?
3) Un certain nombre de bars et de restaurants - toujours de la rue Saint-Laurent - sont des lieux de rassemblement privilégiés des gangs de rue. Lesquels ? Ne cherchez pas des trous mal famés; cherchez les beaux établissements où l’argent coule à flots. Il faut reconnaître que souvent le propriétaire de l’établissement n’y est pour rien - et qu’au contraire plusieurs font des efforts pour ne pas attirer cette clientèle. Est-ce qu’on aurait des remords à faire payer le tarif maximum pour le stationnement de ces clientèles ?
4) L’augmentation de l’achalandage sur les rues de quartier comme Mont-Royal, St-Viateur ou Laurier Est, par exemple, s’est traduite par une augmentation faramineuse du coût des loyers. Pour les petits commerces de quartier (nettoyeur, cordonnier, coiffeur) il est dorénavant impossible d’ouvrir une boutique (ceux qui sont là depuis longtemps ont plus de chance). Quand un 10e restaurant qui offre des petits-déjeuners ou du sushi ouvre sur Mont-Royal, dites-vous bien que l’intérêt pour les résidents du Plateau est tout à fait relatif. Il est vrai que si l’achalandage diminue, certains commerces vont fermer et les propriétaires (qui sont des grands groupes immobiliers) ne baisseront pas les prix. Ce ne sera pas le retour des cordonniers et des couturières du jour au lendemain. Les vitrines vont donc se couvrir de papier brun pendant longtemps et ça, personne ne le veut. Mais c’est peut-être juste un mauvais moment à passer pour qu’on retourne à des prix de loyers commerciaux plus raisonnables.
5) Avec l’interdiction de fumer à l’intérieur, les clients se rassemblent dehors devant la porte des bars, jusqu’aux petites heures. Personnellement je trouve ça sympathique. J’aime qu’il y ait du monde dehors, et en plus du monde qui parle. La sécurité d’une rue est proportionnelle au nombre de personnes qui y sont présentes. Plus il y a de monde, plus c’est sécuritaire. Mais c’est aussi plus convivial, plus chaleureux, plus humain. Le problème c’est pour les appartements du haut. En haut de Chez Baptiste par exemple, il y avait deux logements. On annonçait hier deux bureaux à louer - sans doute parce que c’est invivable pour des locataires. Il y a plus de mille logements aux étages de la rue Mont-Royal; il est hors de question qu’on accepte l’idée qu’ils doivent tous partir parce que la rue est de plus en plus populaire.
6) Un certain nombre d’établissements sont la propriété de gens qui habitent à l’extérieur de l’arrondissement et dont la clientèle vient aussi de l’extérieur. Il est vrai que ces établissements paient des taxes et ont le droit à des services. Mais entre un commerce qui dépend pour sa survie de la disponibilité de 50 places de stationnement gratuites et un autre qui dépend de 50 marcheurs qui habitent autour et qui eux aussi paient des taxes, le choix est vite fait.
7) Le vrai problème de stationnement je le vois dans deux cas. Le premier ce sont les commerces de première nécessité qui sont fréquentés par des résidents qui ne peuvent pas tous se rendre à pied. L’épicerie par exemple. Pour ces commerces et pour ces gens, il faut trouver une solution. À noter que la solution n’est pas nécessairement la gratuité absolue, mais bon - peut-être que oui (ou la livraison en vélo ?). Le second, ce sont ces commerces - et il y en a des centaines - dont la clientèle est double. En d’autres mots, la clientèle qui habite à l’extérieur arrondit les fins de mois et permet aux commerçants de durer. Je pense, par exemple, au très sympathique Fouvrac, à certains restaurants, à énormément de commerces sur la rue St-Denis, à Farfelu, à Fêtard, au magasin de bas dont j’ai oublié le nom, à des cafés comme Club social où la vieille bande d’italiens qui y traîne le jour (et qu’on ne veut pas perdre) habite ailleurs. Et Zen, le fleuriste, Renaud-Bray bien sûr, la Maison Dubeau, Croteau et j’en passe des douzaines. Pour ces cas-là, il faut réfléchir. J’ai tendance à croire qu’on peut augmenter le nombre de places payantes et qu’ils ne mourront pas. Zone par exemple sur St-Denis vient de s’agrandir alors qu’il est pratiquement impossible de trouver une place de stationnement gratuite aux alentours depuis une décennie. Renaud-Bray a explosé en volume et en croissance depuis l’époque de la vieille librairie Champigny - alors que le nombre de places de stationnement gratuites a évolué dans l’autre sens.
En conclusion, la prospérité économique et la qualité du mix commercial d’une rue ne dépendent pas systématiquement de l’augmentation de l’achalandage ni d’une offre gratuite de stationnement. Je pense que nous sommes devant un problème typique de gestion du changement. J’ajoute toutefois en finissant que je m’inquiète pour la rue St-Laurent. Plusieurs bars sont en difficulté et si la construction de nouveaux logements fléchit, j’ai peur pour certains commerces de meubles. Ça n’a rien à voir avec le stationnement mais s’il fallait que cette diminution de la prospérité se produise au même moment où on se met à facturer plus systématiquement les stationnements gratuits aux alentours, on paraîtrait mal. Ce qui, vous l’avez deviné, est une préoccupation et non un critère de décision.
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